Le Métro

 Il était près de midi et demi quand elle sortit de l'école. Elle se sentait fatiguée : les élèves avaient été plutôt bruyants aujourd'hui car c'était la période des compositions et ils étaient énervés. Il avait plu, et les trottoirs étincelaient par endroits, mais la plupart du temps, elle marchait dans la boue, car il y avait de nombreux chantiers dans le quartier. A cette heure les rues étaient désertées et les passants qu‘elle croisait avaient une expression un peu triste : le temps, sans doute. En passant près du square elle remarqua que les arbres avaient été taillés et leur écorce mouillée était devenue noire comme de l'encre. Les branches tronquées qu'ils lançaient vers le ciel gris et lumineux étaient ridicules, laides, tragiques. Elle ne marchait pas très vite car son sac était chargé, et ses lourdes bottes lui pesaient. Plus elle approchait du métro, plus les gens se faisaient rares. C'en était déprimant.
 Un poinçonneur anonyme et morne fit un trou de plus dans sa carte et elle descendit vers le quai. Là, elle se trouva seule. Il n'y avait personne non plus en face. Ce n'était pas une station très fréquentée de toutes façons. Elle s'assit sur le banc et laissa son regard se promener sur les quais, la vois, les affiches plongées dans une faible lumière jaunâtre. L'esprit vide, elle attendait. Sa lassitude l'avait privée de toute notion du temps. C'était comme si elle était soudain envahie d'une patience sans limites. Elle éprouvait parfois cette impression quand elle s'apercevait que ses élèves ne l'écoutaient plus. Qu'ils fassent ce qu'ils veulent, ça n'a pas d'importance, je continuerai. Elle entendit le bruit familier de la rame qui s'approche, mais elle regardait fixement le banc d'en face et ne fut tirée de son hébétude que par le passage du train. Lentement, il traversa la station sans s'arrêter. Il était vide, curieusement éclairé. Puis de nouveau, elle se perdit dans la contemplation du banc d'en face.
 Un deuxième train entra en gare, et cette fois elle le regarda venir. Un peu surprise, elle remarqua qu'il n'y avait pas de conducteur. Il passa avec lenteur devant elle et un à un les wagons défilèrent, lumineux, solennels, ayant, semblait-il, un message important à lui communiquer. Toujours seule sur le quai, elle essaya de réfléchir à ce qu'elle avait vu, mais n'y parvint pas. La station n'avait pas changé, n'avait pas été troublée par le passage de ces étranges convois et il lui semblait qu'elle faisait corps avec la station, qu'elle avait acquis peut-être momentanément la longue pérennité des choses. Le troisième métro s'annonça. Avec une sorte de peur elle chercha tout de suite à voir le conducteur, mais la cabine était vide. Comme les deux autres il s'étira devant elle, encore plus lumineux, plus solennel, plus lent. Fascinée, elle le dévora des yeux, cherchant désespérément à percevoir tout de lui, ses rouges tristes, les antiques sièges de bois, les gribouillages sales sur la peinture écaillée. Quand il eût disparut, elle éprouva un gêne presque intolérable, un manque qui la rendait aveugle à tout ce qui l'entourait.
 Elle ne sut pas si le quatrième vint des années ou un dixième de seconde plus tard, et quand il s'arrêta en faisant grincer ses rouages, elle ne fut pas surprise. Quand il ouvrit ses portes, sans savoir pourquoi, elle se leva, traversa le quai et entra dans le wagon de seconde qui l'attendait. Elle s'assit sur le strapontin de gauche, au fond, faisant face à la porte, et alors, celle-ci se referma avec d'abord un long bruit de crécelle puis un claquement sec. Lentement, la rame s'ébranla puis s'engagea dans le tunnel. Dès qu'elle en put plus voir la station elle fut prise d'une angoisse aiguë qui lui serrait la gorge et qui lui martelait les tempes. Le métro n'allait pas vite, le tunnel semblait sans fin, mais elle eut l'idée qu'il s'arrêterait bientôt à la prochaine station et que quelqu'un monterait. Cela la soulagea, et calmée quoi que encore inquiète, elle se mit à attendre le prochain voyageur. Quelque chose lui disait qu'il s'assiérait sur le strapontin d'en face et elle se mit à fixer la place vide. Quand le noir du tunnel fit place aux lumières d'une station, son cœur se mit à battre.
 Mais au lieu de ralentir, le métro accéléra et elle compris qu'elle avait commencé un voyage dont elle ignorait le but et la signification et qui ne concernait qu'elle. Personne d'autre. Il n'y aurait jamais de compagnon de route sur le strapontin d'en face. Elle regarda le quia qui filait de plus en plus vite et vit qu'il était vide. Maintenant qu'elle savait, c'est le contraire qui l'eût étonnée. Accélérant encore son allure, le métro se plongea de nouveau dans les ténèbres, et cette fois il avait une vitesse normale. Cependant, il lui sembla que la station suivante arriva un peu trop tôt. Le métro allait de plus en plus vite. Jusqu'où allait-il l'emmener ? Assise bien droite sur son siège elle commença à avoir vraiment peur. Elle eut à peine le temps de voir la troisième station. Déjà le métro était trop rapide pour qu'elle puisse en lire le nom, et les affiches paraissaient collées les unes aux autres, formant une frise de couleurs criardes baignée de jaune. Dans le tunnel, c'était comme si elle était encore plus isolée, n'ayant comme spectacle que les sièges où des fantômes qu'elle ne pouvait voir tenaient de longues conversations qu‘elle ne pouvait ni entendre ni comprendre, que les grosses ampoules qui jetaient une lumière crue et impitoyable sur la saleté et la laideur du wagon. Au fur et à mesure que la vitesse augmentait, le bruit devenait de plus en plus fort, assourdissant. On aurait dit un combat d'insectes géants dont les lourdes carapaces craquaient en se choquant. Le vacarme s'infiltrait par ses oreilles et envahissait tout son corps, déchirant ses muscles, tordant le moindre de ses nerfs. Jamais elle n'avait connu de souffrance plus aiguë. Maintenant les stations défilaient devant ses yeux à intervalles de plus en plus rapprochés, lui jetant dans la tête un tourbillon de couleurs qui semblaient plus vives encore à chaque fois. Et puis de nouveau le tunnel et puis de nouveau une station qui arrivait tout de suite comme si un tunnel n'était pas plus long qu'une station. Elle n'avait même plus le temps de regarder le wagon. Le noir, la couleur, le noir, la couleur, toujours plus vite. Il lui semblait que sa tête allait éclater et son corps se dissoudre. Elle aurait voulu crier, mais elle restait figée dans son immobilité, de plus en plus consciente de sa torture intérieure qui augmentait en même temps que la vitesses et que ce bruit qui devenait à chaque seconde plus strident, plus insupportable. Elle ne savait pas combien de stations elle avait traversé. Des centaines au moins. Au lieu de crier, elle se mit à gémir en silence parce qu'elle ne s'entendait pas. ses oreilles se mirent à bourdonner puis à émettre un sifflement de plus en plus aigu et de plus en plus fort. Mais était-ce ses oreilles ? Ses yeux, incapables maintenant de s'adapter au rythme noir, couleur, noir, couleur, lui faisaient mal. A chaque instant elle pensait qu'elle avait atteint la limite de la douleur, mais tout continuait à empirer : le bruit, la vitesse, l'angoisse et sa souffrance. Le passage des stations n'était plus qu'un succession d'éclairs aveuglants. Enfin, quand elle crut qu'un cri allait pouvoir sortir de sa gorge, tout s'apaisa.

 Le métro ralentit, le bruit diminua, le tunnel s'étira paresseusement. Elle poussa un long soupir, ferma un instant les yeux et se sentie envahie d'un bien-être total. La rame s'arrêta avec un soubresaut nerveux. La station était comme toutes les autres, vide, mais c'était là qu'elle descendait tous les jours. Les portes s'ouvrirent lentement et elle se leva. Sur le quai, elle vit que la sortie à l'autre bout du quai avait été remplacée par un escalier roulant qui bouchait tout le couloir tant il était large, et qui descendait avec majesté. Elle entendit le métro démarrer puis disparaître derrière elle, mais elle ne se retourna même pas. Quand le silence fut devenu total, elle vit, un peu avant l'escalier roulant, le mot « SORTIE », des lettres blanches sur un fond bleu roi, suspendu au loin devant elle, qui s ‘allumait et qui s'éteignait à intervalles réguliers comme pour l'appeler. Lasse et triste, une immense fatigue alourdissant ses membres, elle se mit en marche avec espoir. En approchant, elle distingua un couloir qu'elle n'avait jamais vu et se sentit contente. Mais quand elle fut enfin devant ce couloir, elle vit qu'après deux ou trois mètres il était hermétiquement bouché par un mur compact de briques blanchâtres. Horrifiée, elle comprit que la pancarte n'était qu'un attrappe-nigaud, et se sentit terriblement bafouée. On s'était moqué d'elle. Elle fut un instant furieuse, puis au bord des larmes, elle finit par regarder avec haine et dépit ce mur stupide. C'est alors, qu'à sa grande surprise, elle entendit à côté d'elle une voix douce qui lui disait : « C'est par là la sortie ». Elle se retourna et vit un enfant blond d'une dizaine d'années, avec de grands yeux marrons qui la regardait avec sérieux et qui désignait l'escalier roulant. Elle ne comprit pas, d'abord. Comment peut-on monter sur un escalier qui descend ? C'est impossible ! Mais l'enfant, toujours avec sérieux, lui dit : « Suis moi », et il partit devant. Avec surprise, elle vit qu'il montait tranquillement et elle essaya d'en faire autant. Mais c'était impossible. Elle posait avec attention ses pieds sur les marches, mais celles-ci annulaient alors son mouvement et elle n'avançait pas. L'enfant était déjà loin devant. Affolée, elle cria : « Attends moi !» Il se retourna, hocha la tête, comme pour dire : « Ces grandes personnes, alors ! » et redescendit, cette fois le plus naturellement du monde. Il lui sourit, lui tendit la main et lui dit : « Viens ». Sa petite main était toute chaude dans la sienne, son sourire n'était que bonté et joie de vivre. Avec lui, comme lui, elle monta l'escalier avec facilité, sans le moindre effort. cela ne l'étonna pas. au contraire, c'était tout naturel quand un enfant vous souriait comme ça. Elle se sentait légère, libérée de tout, toute sa vie s'accrochant à ce sourire. Ils montaient toujours en silence, la main dans la main. jamais elle ne s'était sentie aussi proche de quelqu'un. Elle avait envie de pleurer tant elle était heureuse. Elle le regardait. Il était beau et fort pour son âge. Il portait un gros pull-over rouge sur un short en flanelle grise, des chaussettes blanches, des chaussures beiges. Un bel enfant. Enfin, elle n'était plus seule. Bientôt elle vit la lumière du jour en haut. Confiante, elle sourit à l'enfant.
 Et puis elle monta les dernières marches et elle se retrouva dans la rue. Il n'y avait pas grand monde, c'était un quartier résidentiel. il faisait doux et il y avait de petites feuilles vertes sur les arbres du jardin public : le printemps ! Soudain, elle eut conscience que la main de l'enfant n'était plus dans la sienne, elle se retourna, le chercha partout des yeux, mais il avait disparu. Elle vit aussi que le métro avait repris son allure habituelle, qu'il n'y avait plus qu'un bon vieil escalier d'asphalte grise. alors elle comprit que tout était fini. Elle pensa encore partir en courant dans les rues pour chercher l'enfant. Il était peut-être parti au jardin, peut-être pourrait-elle encore le retrouver. Mais au fond d'elle-même, elle savait bien que c'était inutile. Alors, sous le doux soleil de mars, elle se mit à courir, à courir le plus vite possible dans les rues blanches et larges, jusqu'à ce qu'elle arrive chez elle. Elle monta vite ses quatre étages, fit tourner la clé dans la serrure, se précipita dans sa chambre, se jeta sur son lit, et là enfin elle put éclater en sanglots.
 
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